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L'espèce du mois

Le Rat brun

Cet article vous dira tout sur ce petit voisin discret de nos villes… et pas de nos champs !

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Le Rat brun

Rattus norvegicus

 

 

« "L'année du siège de Paris [1870], je vendais les rats 3 francs à la maison Richard-Lucas, taverne anglaise rue Boissy d'Anglas. Il y avait sur le menu : cheval, chien, chat, cochon d'inde et rat. Quand le client demandait du rat, on lui donnait du rat ; quand il demandait du cochon d'Inde, on lui donnait encore du rat." »
Le radical, 29 juillet 1909

  © Rat brun

Par Losch, Attribution, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=3975012

 

Ordre : Rodentia
Famille : Muridae
Genre : Rattus
Espèce : Rattus norvegicus

Les rats de Paris

Cloués vifs sur des planchettes pour être visés aux fléchettes, vedettes des ratodromes, spectacles de rats massivement jetés dans des arènes en pâture aux chiens enragés. Ils furent notre viande en période de disette ou objet de notre émoi, en témoignent les journaux de l'époque : "Un spectacle absolument barbare a été offert gratuitement aux passants" (La Presse, mai 1882), dénonçant le sadisme des garçons d'un restaurateur ayant attaché la pauvre bête, vivante, à la queue d'un chien qu'elle ne pouvait que mordre jusqu'à succomber des chocs répétés sur les pavés de la rue Peletier.

Créature à la symbolique ambigüe, tantôt individu sensible victime de la cruauté humaine, tantôt nuisible à exterminer coûte que coûte. Sa relation avec les Parisiennes et les Parisiens est étroitement liée aux mutations urbaines. Le XIXème siècle a ordonné la ville, a organisé le vivant si bien qu'à la fin de ce siècle, Paris est nettoyé et ordonné par les nouvelles infrastructures et les grands travaux d'assèchement des franges. Arbres au garde-à-vous, arbustes géométriques, gazon millimétré. Reste l'anomalie perturbatrice de l'ordre établi, les rats, révélant l'échec de l'Homme à contrôler son environnement. Cantonné à l'inframonde, nous y tolérerons partiellement son existence pour son utilité à réguler nos déchets.

Mais quand l'éthique animale s'empare toujours plus du cœur de la population, que les déchets, régulés en amont par des filtres et de meilleurs services de propreté, n'atteignent plus autant le monde d'en bas, que nos espaces verts s'ensauvagent, que devient, dans nos lieux et nos esprits, la place du "rat d'égout" ?

Faut-il encore le présenter ?

Petit rongeur terrestre, il appartient, comme les souris, gerbilles, hamsters ou mulots, à la famille des Muridae (caractérisés entre autres par la présence de 4 incisives à croissance continue).

L'évolution l'a doté d'un corps d'une remarquable adaptabilité, d'une longueur de 20-25 cm avec une queue nue un peu plus courte, et dont la cage thoracique peut se compresser au diamètre de la tête. Ainsi, là où la tête passe, le corps suivra. Un pelage gris-brun sur le dessus et gris plus clair sur le ventre dont la sensibilité de chaque poil lui permet de détecter sa position relativement aux objets lors de ses déplacements ; complété par l'extrême sensibilité des vibrisses à la fonction tactile importante. Des pattes courtes mais puissantes, munies de 5 doigts à l'avant et 4 à l'arrière, lui assurant de remarquables capacités de saut (jusqu'à 75cm du sol), de course, de marche (3,3km par nuit) et de nage (près de 800m). Un corps souple, habile et résistant, capable de survivre à 15 mètres de chute, de creuser un mur de moins de 10 cm d'épaisseur de béton, et de croquer le cuivre, l'étain et le plomb.

Un sens de l'odorat extrêmement développé, utile à la communication intraspécifique. Chaque individu d'une même colonie porte une odeur commune. Utile pour détecter la présence de substances toxiques dans les aliments, même en infime quantité. Avec un sens du goût à la hauteur, ils gardent en mémoire les saveurs associées à de bonnes ou mauvaises expériences. L'ouïe, tout aussi excellente, entend dans un intervalle de 20Hz à 76 000Hz (contre 20Hz à 20 000Hz chez l'humain). Ils communiquent par ultrasons, cris, sifflements ou claquements de dents lors de leurs interactions sociales. Une panoplie de sens remarquables pour compenser la vue plutôt moyenne, de leurs petits yeux noirs ou rouges, néanmoins capables de voir dans les ultraviolets.

Attention ! Il ne faut pas le confondre avec le Rat noir Rattus rattus. Plus petit et plus svelte, à la queue proportionnellement plus longue, ses oreilles, plus grandes, recouvrent les yeux si on les rabats (contrairement au Rat brun). C'est plutôt un rat de campagne qui n'est actuellement plus observé à Paris. Ce fut en outre ce dernier, et non le Rat brun, le vecteur de la puce porteuse de la Peste.

Rat brun - rat noir

Par Vergleich_Hausratte_Wanderratte_DE.svg: Sponk (talk), Basé sur un travail en Karim-Pierre Maalejtraduit par: Sponk (talk) — Vergleich_Hausratte_Wanderratte_DE.svg, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=12047929

Petit par la taille, grand par l'esprit

C'est une des espèces les plus étudiées en laboratoire dont pléthore de travaux lui attribuent des capacités cognitives très poussées. Celle par exemple, de faire preuve d'inférence transitive soit, la capacité d'établir des liens entre deux entités sans comparaison directe mais en les comparant à une tierce entité. Sensibles aux renforcements positifs et négatifs et pourvu d'une excellente mémoire, ils sont capables d'un apprentissage rapide.

Hihihihihihi… Les rats rigolent ! A des fréquences inaudibles pour l'humain, ils sont sensibles aux chatouilles et aiment ça. Une étude en a même montré l'impact positif sur leurs comportements et relations sociales.

Empathiques, les rats ayant vécu une situation de détresse sont plus réactifs que les autres pour venir en aide à un congénère victime d'une même situation.

Très précautionneux, à la limite de la néophobie s'agissant de l'alimentation, car si jamais ils ingèrent une substance toxique … ils sont physiologiquement incapable de vomir.

Rat brun

Gravure, illustration de Grandville. Les deux rats, le renard et l'œuf, Fable, Jean de La Fontaine.

Fin gourmet

Omnivore, son alimentation dépend fortement de son milieu de vie. Ils sont capables d'évaluer leurs besoins et les qualités nutritives d'un aliment. Lorsqu'ils sont carencés, ils associent le goût d'un aliment à son apport nutritionnel et s'en nourrissent jusqu'à combler le manque. Au stade fœtal, ils détectent les particules odorantes traversant la barrière placentaire et après leur naissance, ils montreront une préférence nette pour les mêmes aliments. De même, pendant la lactation, ils reçoivent des informations gustatives par le lait maternel et préféreront aussi les aliments ingérés par la mère à ce moment.

La vie sociale chez les rats est hiérarchisée, avec des dominants et des soumis (essentiellement chez les mâles) bien qu’ils soient des individus très peu agressifs entre eux. Le marquage se fait par contact physique rapproché pour s'échanger les odeurs corporelles, parfois en s'urinant mutuellement dessus. Grégaire, une colonie comprend en moyenne 40 à 60 individus, mais peut aller jusque 200 si les ressources le permettent.

Nidicoles, nus et aveugles, les ratons dépendent de leur mère à leur naissance. Leurs poils poussent à 7 jours, leurs yeux s'ouvrent entre le 9ème et le 14ème, et après 4 semaines ils sont sevrés et chassés du nid pour la portée suivante. La femelle peut en avoir jusque 7 par portée soit 60 petits annuellement. Leurs cartilages de croissance ne se referment jamais, c'est pourquoi ils grandissent toute leur vie, ainsi, les vieux rats sont souvent les plus grands.

C'est un animal nocturne, dont l'activité saisonnière l’entraîne à faire des provisions ; une partie de leur terrier est d'ailleurs dédiée au stockage. Les individus aperçus le jour sont souvent ceux qui n'ont pu avoir accès aux ressources pendant la nuit.

Les origines du mal

Le genre Rattus est l'un des plus diversifiés chez les rongeurs avec plus de 66 espèces connues, dont la plupart sont en Asie. Le Rat brun est aussi originaire d'Asie centrale, aujourd'hui il est cosmopolite et commensal de l'Homme, on le retrouve partout, sauf en Antarctique. Son expansion a largement été favorisée par le trafic maritime, faisant de lui une des premières causes de disparition des espèces en milieu insulaire où il a été importé.

Dans certains écosystèmes, par la prédation directe, notamment sur les œufs d'oiseaux, et par la concurrence pour les ressources, il représente une pression importante pour la biodiversité impliquant parfois des campagnes massives de dératisation.

Les études concernant la disposition du Rat brun comme vecteur de parasites, bactéries et virus en milieu naturel sont rares pour la France et inexistantes concernant l'impact de ces pathogènes sur la faune et les écosystèmes. Pourtant, la principale cause de mortalité chez les rats sauvages est la dératisation massive avec une mortalité pouvant atteindre 95% dans certaines zones urbaines. La prédation par les animaux sauvages (rapaces, serpents, mustélidés, renards, etc.) et domestiques reste marginale.

Le saviez-vous ?

Il est temps de dépasser opinions et lieux communs concernant les rats de Paris pour une approche plus scientifique et réaliste de la question. Armaguedon, un projet de recherche prévu de 2021 à 2023 porté par le Muséum national d'Histoire naturelle, l’Institut Pasteur, VetAgro Sup et Sorbonne Université a pour vocation de comprendre l'écologie du rat en milieu urbain pour une gestion plus éthique et efficace. Trois grands objectifs sont mis en œuvre : décrire la biologie et l'écologie des rats de Paris ; comprendre les risques de transmissions de maladies et d'infections des rats aux hommes ; lutter contre les préjugés pour aider les parisiennes et parisiens à mieux cohabiter avec les rats.

Bibliographie

Ouvrages

  • Hécate Vergopolous, 2021. Les rats de Paris, une brève histoire de l'infamie, édition Le murmure.
  • Isabelle Gonçalves Da Cruz, 2007. Contribution à l'étude du portage zoonotique chez des rats de terrain. Thèse de médecine vétérinaire, Lyon.
  • Ishiyama S. et Brech M, 2016. Neural correlates of ticklishness in the rat somatosensory cortex. Science vol 354, Issue 6313•pp. 757-760,
  • MiyoHori & al., 2013. Effects of repeated tickling on conditioned fear and hormonal responses in socially isolated rats. Neuroscience Letters. Volume 536, p. 85-89.
  • Pu. L, 2020. Développement d’un test de résistance de câbles électriques aux rongeurs sauvages. Thèse de doctorat vétérinaire. Université Claude-Bernard Lyon I.

Sitographie

Article de Dimitri Svinarenko-Dagorne